Par Olga Elegbe, Candidate au doctorat en droit, Université de Sherbrooke, Membre du Centre de recherche sur la régulation et le droit de la gouvernance (CrRDG)
La place de l’Afrique dans l’ordre international et la gouvernance mondiale fait l’objet de différentes études, notamment quant à son influence réelle dans cet espace, au regard du passé historique du droit international et des conditions dans lesquelles ses catégories se sont construites. Certains auteurs démontrent que ce système qui s’est construit à travers l’expérience impériale et coloniale reste modelé par les structures et schémas qui en sont issus. Le processus de décolonisation amorcé avec la résolution 1514 de l’ONU (déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux) n’a pas suffi à déconstruire les structures de représentation qui en sont issues. Aussi, ces constructions ont longtemps fait de l’Afrique un objet du droit international, plutôt qu’un producteur de norme, un sujet capable de participer à la définition des normes de la gouvernance mondiale.
Dans cette perspective, la résolution A/80/L.104 adoptée le 4 septembre 2026 par l’Assemblée générale des Nations Unies (AGNU) intitulée : « « Corriger la carte » : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique », mérite d’être examinée sous le prisme de la gouvernance mondiale. Initiée par le groupe africain avec le soutien de l’Union Africaine et portée par le Togo, elle a été adoptée avec 164 votes favorables.
Pouvoir cartographique et gouvernance mondiale
L’objet de cette résolution peut paraître anecdotique. On pourrait par exemple se demander, et à juste titre, pourquoi consacrer une résolution à une question en apparence banale comme celle d’une carte du monde. Au final, une carte n’est-elle pas simplement un outil destiné à représenter une réalité géographique ? La préoccupation se situe justement à ce niveau : que se passe-t-il si cet outil de représentation des réalités géographiques projette une perception erronée du monde et de ses continents? La sous-représentation visuelle de l’Afrique n’est pas seulement une question cartographique. Elle participe à une économie globale de la visibilité, dans laquelle certains espaces apparaissent plus vastes, plus importants ou plus centraux que d’autres.
La résolution « Corriger la carte » invite à interroger et décoloniser les représentations du monde qui participent à la « minimisation symbolique » des peuples et perpétuent les asymétries de pouvoir au sein de la société mondiale. Elle inscrit la cartographie et les distorsions qu’elle peut véhiculer dans une réflexion globale sur les rapports entre représentation, pouvoir et gouvernance. La gouvernance mondiale peut en effet s’entendre d’un ensemble de mécanismes d’exercice du pouvoir à l’échelle globale. Alors que le droit international, historiquement caractérisé par l’approche positiviste, a une tendance à ne s’intéresser qu’aux sujets traditionnels, à savoir les États et aux instruments de nature contraignante ( i.e. aux fameuses sources primaires), le concept de gouvernance mondiale offre l’opportunité d’appréhender l’espace global dans toute sa complexité. Il permet d’examiner d’autres acteurs et formes de régulation de l’espace mondial.
Décoloniser les représentations
Les préoccupations décoloniales qui sous-tendent la résolution A/80/L.104 ne concernent pas les questions de délimitation et encore moins de souveraineté territoriale. « Corriger la carte » ne vient pas redessiner les frontières internationales ni remettre en cause les principes fondamentaux du droit international. Les distorsions que cherche à corriger la résolution relèvent plutôt du visuel. L’objet ici, ce sont les perceptions que projette une cartographie.
Les États ont reconnu que les cartes du monde fréquemment utilisées ne rendent pas justice aux superficies relatives des continents. Celles-ci, en surestimant certaines, minimisent d’autres. Ce constat est explicitement formulé au préambule de la résolution comme suit : « Constatant avec préoccupation que cette distorsion contribue à minimiser dans les esprits la taille de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud, et à perpétuer une vision déséquilibrée du monde, (…) ». Il en découle que l’œuvre de correction entreprise par la résolution constitue un acte de justice cognitive et de réparation de la mémoire (dernier paragraphe du préambule).
La résolution encourage le recours, surtout en contexte éducatif, institutionnel et public, à des projections dites « à surfaces équivalentes », comme la projection Equal Earth développée en 2018 et qui rendrait plus fidèlement compte des superficies continentales. Bien que juridiquement non contraignante, elle peut produire des effets juridiques indirects dans l’ordre juridique interne des États, entre autres en induisant des réformes dans les systèmes éducatifs. Au plan global, la résolution prône « l’élaboration de normes internationales visant à garantir une représentation plus fidèle de la taille des continents dans les outils de cartographie numériques et imprimés ». Pour les organisations internationales, les acteurs de la solidarité et de la coopération internationale du Canada et d’ailleurs, « corriger la carte » suggère des réflexions muries quant à leur choix de carte du monde et aux biais que ces choix peuvent véhiculer dans leurs activités. La résolution fait émerger ainsi l’équité cartographique comme principe de gouvernance et d’action de coopération et de solidarité internationale. En milieu éducatif et scientifique, l’AGNU appelle à un « enseignement critique de la cartographie » notamment afin de sensibiliser sur les « dimensions réelles des continents ».
La carte comme construction juridique et politique orientée
L’argument fondamental de la résolution est que les « distorsions cartographiques » influencent non seulement l’imaginaire collectif et la perception qu’on a des peuples et des territoires, mais surtout qu’elles ont un impact sur l’éducation et les relations nord-sud. La sous-représentation visuelle est présentée comme un facteur de « minimisation symbolique » de certains continents dont principalement l’Afrique. Ces techniques d’invisibilisation ont fait l’objet d’illustration dans les travaux des auteurs tels que Boaventura de Sousa Santos. Celui-ci montre comment la minimisation des uns participe à la mise en lumière des autres. En cherchant à corriger la vision et l’imaginaire collectif, cette résolution dénonce un biais systémique qui a contribué, pendant des siècles, à une minimisation de l’Afrique.
Cet auteur établit un parallèle systémique entre la cartographie et le droit. Sa formule métaphorique, qui compare les relations entre le droit et la réalité sociale à celles entre les cartes et les réalités spatiales, démontre comment le droit représente et déforme la réalité au moyen de conventions parfois au-delà des frontières étatiques. Mais surtout, les projections cartographiques sont présentées dans ces travaux comme un compromis où le choix des distorsions dépend de divers facteurs mais aussi de l’idéologie et de l’usage spécifique auquel la carte doit servir. Cette perspective montre que toute représentation cartographique procède avant tout par sélectionet distorsions. Comme l’a relevé la résolution elle-même, « aucune des projections ne peut représenter parfaitement la surface courbe de la Terre sur un plan. » Les explications fournies par l’Ukraine au soutien de son vote en faveur de la résolution illustrent que l’imperfection est inhérente aux représentations cartographiques, et la projection Equal earth recommandée n’en est pas exempte.
La projection de Mercator remise en cause dans la résolution a été initialement conçue pour la navigation. Celle-ci agrandit considérablement certains territoires tout en projetant une image anormalement plus petite d’autres continents, selon qu’ils soient proches ou éloignés de l’équateur. Les cartes de ce type de projection circulent massivement et véhiculent des représentations irréelles du monde (Monmonier, 2018). Une illustration courante de ce constat concerne les représentations du Groenland et de l’Afrique. Une carte de type Mercator projette une image d’un Groenland à peu près comparable à l’Afrique en taille. Pourtant, la superficie réelle de l’Afrique est plus de quatorze fois plus grande que celle du Groenland.
« Corriger la carte » vise les choix politiquement situés de projection et de représentation du monde, ceux-ci ayant un impact direct sur la perception qu’on a de chaque région. La résolution s’intéresse aux projections et choix visuels qu’une cartographie peut transmettre. L’explication du vote américain contre la résolution éclaire d’ailleurs sur ce côté politique de la carte dans la gouvernance mondiale. Elle souligne les enjeux de pouvoir et d’idéologie que peuvent porter les efforts de rectification des représentations. Les États-Unis, tout en banalisant la portée de la résolution, l’inscrivent pourtant dans « un projet idéologique plus large et radical ». Loin de confirmer la banalité de l’enjeu, cette posture révèle la conscience de la puissance mondiale quant au caractère hautement politique de la carte et des revendications auxquelles elle est susceptible de donner accès. Elle confirme, de fait, l’absence de neutralité des cartes. La quête de justice qui sous-tend cette résolution prend ainsi une portée particulière. Si les cartes organisent la perception du monde, corriger leurs distorsions peut être perçu comme une contestation des hiérarchies épistémiques qu’elles contribuent à reproduire.
Un instrument de gouvernance mondiale souple mais à portée normative considérable
« Corriger la carte » est un acte de l’Assemblée générale des Nations Unies en vertu des pouvoirs qui lui sont reconnus à l’article 10 de la Charte des Nations unies. Elle se situe dans la catégorie des résolutions à vocation programmatique et symbolique. Il s’agit de recommandations que l’AGNU formule sur des questions touchant les aspects mentionnés aux articles 10 à 14 de la Charte. Elles n’ont pas de force obligatoire ni ne créent d’obligations juridiquement contraignantes à la charge des États membres.
Pourtant, l’intensification et l’influence grandissante de la soft law, et son rôle dans l’ordre international en tant que mode de régulation dans la gouvernance mondiale, appelle à s’intéresser au pouvoir normatif que transporte cette résolution. D’abord, elle illustre comment un instrument non contraignant peut impulser une transformation des représentations et de la gouvernance mondiale. En encourageant les États à recourir à des projections « à surfaces équivalentes » dans des domaines spécifiques tels que les contextes éducatifs, institutionnels et publics, cette résolution sans créer d’obligation juridique directe, contribue à une construction normative équitable des représentations. Elle légitime une norme d’équité cartographique et ouvre la voie à des réformes dans les systèmes éducatifs, les médias, les organisations internationales mais aussi dans le milieu de la coopération et de la solidarité internationale.
Ce mode de régulation dépasse le seul niveau de la gouvernance par la création d’obligation juridique contraignante. Il mobilise les standards, les bonnes pratiques et les recommandations comme outils de la gouvernance mondiale. La résolution « Corriger la carte » s’inscrit justement dans cette normativité souple mais à fort potentiel normatif et d’autorité politique. Des études, y compris africaines, soulignent d’ailleurs ce potentiel derrière les instruments de la soft law en général, surtout pour les pays du Sud global. Le consensus autour de la résolution lui confère une certaine légitimité, renforçant son poids comme référence normative, même sans contrainte juridique directe. Elle participe ainsi à la construction de soft law sur la décolonisation des représentations et des perceptions que le monde se fait de l’Afrique.
En outre, « Corriger la carte » vient renforcer ces mutations de la gouvernance mondiale vers la reconnaissance des pluralités qui la caractérisent et d’autres perspectives non nécessairement occidentales dans la définition des enjeux globaux et des représentations. Pour impulser cette dynamique, la résolution encourage les États à « élaborer, adopter et diffuser des normes, des lignes directrices et des bonnes pratiques reconnues au niveau international afin d’assurer une représentation cartographique géospatiale plus fidèle et fiable des dimensions des continents » (par. 12.a).
L’effectivité conditionnée de la résolution
« Corriger la carte » tente de réguler un espace d’interaction multi-acteurs, voire fortement modelé par le secteur privé. Son effectivité peut être mise à l’épreuve en l’absence d’une réelle mobilisation de ces acteurs. En dehors du paragraphe 9 où il est explicitement fait mention d’acteurs privés, la résolution « Corriger la carte » semble s’adresser formellement aux États en les invitant à élaborer des normes, des lignes directrices et des bonnes pratiques en matière de représentation cartographique. Pourtant, la production cartographique mondiale ne relève pas de la compétence exclusive des États. Elle s’inscrit dans un espace de gouvernance polycentrique au sein duquel les entreprises technologiques, les fournisseurs de données géospatiales, les consortiums techniques et autres acteurs en général non étatiques occupent une place prépondérante. Certaines études analysent par exemple l’autorité cartographique de facto de Google Map dans les litiges internationaux. Les représentations cartographiques sont donc principalement structurées par ces acteurs privés, et ceci sur la base de leurs priorités techniques et commerciales. Il y a donc un décalage entre l’adresse formelle de la résolution et les acteurs clés susceptibles d’en déterminer l’effectivité. Celle-ci reposera alors moins sur une mise en conformité étatique que sur la coordination de ces centres de décision.
Bien qu’il n’y ait pas d’obligation de mise en conformité ou de sanctions qui pèsent sur les États, la résolution prévoit à ses paragraphes 16 et 17 une sorte de mécanisme de suivi de son application. Il est notamment attendu du Secrétaire général un rapport d’informations sur son application, à la quatre-vingt-troisième session de l’Assemblée générale, ce point étant inscrit à l’ordre du jour.
Une Afrique actrice de la gouvernance mondiale
Un autre aspect significatif de cette résolution est la manière dont elle a été produite. Portée par le Togo au nom du Groupe africain et endossée par l’Union africaine, elle illustre la capacité normative de l’Afrique dans le système multilatéral contemporain. Dans une certaine mesure, les débats sur la représentation du monde révèlent ceux sur le pouvoir de participer à sa définition. En fait, la décolonisation ne concerne pas seulement les rapports économiques ou institutionnels occident-Afrique. Elle va au-delà, affectant aussi les savoirs, les catégories, et les représentations à travers lesquels les relations internationales sont pensées. La forte majorité en faveur de la résolution témoigne de la reconnaissance d’une légitimité politique de l’Afrique au sein d’un système qui en a fait son objet tout en questionnant régulièrement sa place. C’est une reconnaissance collective d’une Afrique qui n’est pas seulement un objet du droit international, mais un sujet actif, capable de proposer des normes et de façonner les récits globaux surtout la concernant.
Au travers de cette initiative, l’Afrique contribue à offrir une perception plus juste du monde et de ses régions. Elle remet en perspective l’image du globe que nous imprimons dans l’imaginaire collectif et léguons aux générations futures. S’il est vrai que cette résolution ne remet pas en question les principes fondamentaux du système international, et est, par conséquent, insuffisante pour corriger les déséquilibres, elle évitera tout de même, il faut l’espérer, de transmettre et de perpétuer les biais cognitifs qui ont traversé des siècles.
* Cet article a été initialement publié (partiellement) dans le blogue Un seul monde de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM) sous le titre La résolution « Corriger la carte » de l’Assemblée générale de l’ONU : pour une décolonisation des représentations.
